You are currently viewing Être forte m’a longtemps servi à tenir. Être puissante, j’apprends que cela peut aussi servir à respirer.

Être forte m’a longtemps servi à tenir. Être puissante, j’apprends que cela peut aussi servir à respirer.

https://skillconnection.teachizy.fr

« Dans une étude menée en Espagne, il a été révélé que la charge mentale d’une personne aidante est la même qu’un soldat à la guerre. »
Je l’ai entendue comme on reçoit une phrase trop grande : d’abord un choc, ensuite une gêne – parce que la comparaison est brutale – et puis une évidence, presque physique : elle nomme quelque chose que beaucoup vivent sans jamais l’oser dire. (La formule circule notamment à propos de mères aidantes auprès d’enfants/adultes autistes, “stress comparable à un soldat en combat”.) 

Qu’est-ce que cela veut dire, au fond ? Pas que l’aidance et la guerre seraient la même expérience, évidemment. Mais que le corps et l’esprit peuvent fonctionner, longtemps, sur un régime voisin : vigilance constante, anticipation permanente, impossibilité de “poser l’alerte”, sentiment de responsabilité totale, et cette fatigue particulière qui ne vient pas seulement de ce qu’on fait… mais de ce qu’on n’arrête jamais de surveiller. Une guerre sans uniforme. Une guerre sans décor spectaculaire. Une guerre dans le quotidien.


Et quand on cherche des chiffres – des chiffres sobres, sans lyrisme – on tombe sur des constats qui donnent de l’épaisseur à la phrase. Dans le baromètre MGEN/IFOP–News RSE, près de ¾ des salariés aidants déclarent une charge mentale personnelle élevée (73%) et 8 sur 10 une charge mentale professionnelle élevée (79%). 54% se disent stressés ou angoissés, et 47% ont l’impression d’être dépassés au quotidien. Les scores montent encore chez les femmes : 60% stressées ou angoissées, 50% dépassées. 

Je commence par ces chiffres parce qu’ils ont une vertu : ils coupent court au folklore. Ils rappellent que, derrière certains compliments impeccables – “quelle force”, “quel courage” – il y a souvent un cumul très concret : aider un proche, travailler, gérer ce qui reste, et faire comme si cela allait de soi.


Le mot courage est un mot poli. Un mot utile, aussi. Mais il a un défaut : il peut devenir une manière élégante de ne pas s’approcher. On le pose comme une médaille à distance respectable. On l’offre parfois à la place d’un geste. Et plus la personne en face “tient”, plus on s’habitue à ce qu’elle tienne. La force devient une réputation. La réputation devient une organisation.

Dans ma vie, “femme forte” a longtemps été un portrait qu’on accroche sur moi avant même de me regarder. C’est flatteur – et c’est pratique. Pratique pour les autres : cela permet d’imaginer que tout est simple, que tout se règle, que tout se répare. On envierait presque cette stabilité apparente. On la jalouserait à l’occasion. On la respecte. Mais on ne tend pas la main.

La solitude, dans cette histoire, n’est pas spectaculaire. Elle est calme. Elle ressemble à un silence autour de vous, un silence fabriqué par une certitude : “elle n’a pas besoin”. Et quand quelqu’un propose enfin : il y a ce petit moment embarrassant où l’on découvre une autre vérité, plus intime et moins glorieuse : accepter aide aussi, ce n’est pas seulement recevoir ; c’est lâcher une part du contrôle, et donc lâcher un rôle.

Ce rôle, beaucoup de salariées aidantes le connaissent sans l’avoir choisi. Les chiffres parlent d’une surcharge, mais ils disent aussi autre chose : la force n’est pas toujours une qualité. Elle est souvent une stratégie. Une réponse à l’absence d’alternative. On ne “devient” pas forte comme on enfile un manteau : on s’y installe parce qu’il faut avancer, parce que quelqu’un dépend, parce que la journée n’attend pas.

Et c’est ici que la nuance devient précieuse : il y a une différence entre être forte et être puissante. La force, dans sa version sociale la plus courante, est une endurance. Elle est admirée tant qu’elle ne dérange pas. Elle est valorisée tant qu’elle ne réclame rien. La puissance, elle, ressemble moins à une performance qu’à un espace retrouvé : un droit à la respiration, à la limite, à l’arbitrage. Pas une posture. Une marge de manœuvre.


“Être forte m’a appris à tenir, pas à demander.”
Être forte m’a longtemps servi à tenir. Être puissante, j’apprends que cela peut aussi servir à respirer.
La force, c’est souvent ce qu’on fait quand on n’a pas le choix.
La puissance, c’est ce qu’on s’autorise quand on retrouve le choix.

Laisser un commentaire