Éco-concevoir, c'est aussi se demander s'il faut vraiment créer
Le RGESN 2024 place une question essentielle très en amont de la conception : le service envisagé est-il réellement nécessaire ? Son critère 1.2 recommande notamment d'identifier précisément les besoins, les usages réels et les utilisateurs cibles, d'éviter les fonctionnalités non essentielles et de vérifier si un service existant répond déjà au besoin avant d'en créer un nouveau.
Transposée à l'ingénierie pédagogique, cette logique conduit à ajouter une véritable revue de l'existant avant toute décision de production.
Consulter le Référentiel général de l'écoconception des services numériques sur le site officiel →
Un besoin pédagogique ne devrait donc pas déclencher automatiquement la création d'une nouvelle ressource. Il peut conduire à cinq décisions différentes : réutiliser, actualiser, recombiner, changer de format ou créer.
Prenons une demande apparemment simple : « Il nous faut une vidéo de cinq minutes sur ce sujet ». L'analyse ne devrait pas commencer par le storyboard, mais par le besoin d'apprentissage. Quel comportement ou quelle compétence doit évoluer ? Une vidéo est-elle nécessaire pour atteindre cet objectif ? Existe-t-il déjà une séquence, une fiche, une illustration, un cas pratique ou un extrait de module qui apporte la même information ?
Cette analyse est importante parce que le format constitue lui-même une décision d'éco-conception. Le RGESN invite à privilégier la solution la plus sobre compatible avec le besoin : de manière générale, un texte mobilise moins de données qu'une image, une image moins qu'un contenu audio et un contenu audio moins qu'une vidéo. Il recommande également de réserver les médias lourds aux situations dans lesquelles ils sont réellement porteurs d'information.
Pour une équipe pédagogique, cela signifie qu'avant de produire une vidéo, une animation ou une simulation, il faut pouvoir justifier ce que ce format apporte que ne permettrait pas une solution plus légère.
Passer d'une logique de fichier à une logique d'actif
Cette approche suppose également de connaître suffisamment son patrimoine pédagogique pour pouvoir l'interroger.
Une ressource exploitable devrait idéalement être associée à quelques métadonnées minimales :
objectif pédagogique • public • compétence visée • date de création • dernière révision • auteur • format source • durée • contexte d'utilisation • dépendances • droits • statut de validité • potentiel de réemploi
Sans ces informations, rechercher l'existant devient coûteux. Et lorsque rechercher une ressource demande plus de temps que la recréer, la duplication finit presque mécaniquement par devenir la norme.
L'éco-conception rejoint donc ici la gestion du cycle de vie des contenus.
Il ne s'agit plus seulement de diminuer le poids d'un PDF ou de compresser une vidéo. Il faut aussi limiter la multiplication des versions, identifier les ressources obsolètes, conserver des fichiers sources modifiables, séparer les contenus génériques des éléments contextualisés et concevoir des briques suffisamment modulaires pour être réutilisées.
Introduire un « gate » avant la production
Une pratique simple consiste à intégrer une étape de décision obligatoire avant toute nouvelle production :
1. Le besoin est-il confirmé ?
Quel objectif ou usage justifie réellement la ressource ?
2. Une ressource répond-elle déjà au besoin ?
Totalement ou partiellement ?
3. Peut-elle être actualisée ou recombinée ?
Un changement de public ne nécessite pas toujours une nouvelle production.
4. Le format demandé est-il nécessaire ?
Une vidéo apporte-t-elle réellement plus qu'une illustration, un texte ou une activité ?
5. Si nous créons, comment cette nouvelle ressource pourra-t-elle être réemployée ?
Ce dernier point est essentiel : l'éco-conception ne consiste pas uniquement à réemployer le passé. Elle consiste aussi à concevoir aujourd'hui des ressources qui seront plus facilement réutilisables demain.
On passe ainsi d'une logique de production ponctuelle à une logique patrimoniale :
besoin → recherche de l'existant → décision de réemploi → choix du format → production éventuelle → documentation → maintenance → réemploi.
L'indicateur intéressant n'est alors plus seulement le nombre de ressources créées. Il devient aussi possible de suivre un taux de réemploi, un taux de ressources actualisées plutôt que recréées, le nombre de versions redondantes supprimées ou encore la proportion de contenus disposant d'un fichier source réutilisable.
Éco-concevoir une ressource pédagogique, ce n'est donc pas commencer par la rendre plus légère. C'est commencer par déterminer si elle doit exister.
